Après vingt-cinq ans d'exil, Selim Matar est retourné à
Bagdad, un voyage au goût amer
L'écrivain Selim Matar devait rester trois semaines dans sa ville
natale,
il a présumé de ses forces
Marie-Christine Petitpierre
Le Temps
/GENEVE
Jeudi 19 février 2004
Rubrique: Société
«Bagdad... Inconsciemment je
m'attendais, en y arrivant, à une continuité. Un peu comme si j'avais mis sur
pause une cassette vidéo en partant et que je la remettais en route en
rentrant. Mais en vingt-cinq ans, non seulement le film s'est terminé, mais
plusieurs autres ont passé. Les enfants d'alors sont devenus les parents
d'aujourd'hui, les mentalités ont changé, ma vision aussi. C'est logique mais
ça a été un immense choc.»
Selim Matar,
écrivain irakien très connu dans son pays, a retrouvé la capitale le 20
décembre, après trois jours d'un épuisant voyage. En avion d'abord, jusqu'à
Amman, puis à travers la Jordanie dans un bus de location. Première surprise le
passage de la frontière irakienne se fait sans aucun contrôle. Puis c'est la
traversée du pays dans sa largeur, le passage de l'Euphrate et enfin du Tigre.
«J'ai découvert des paysages inconnus de l'enfant de la ville que je suis,
j'essayais de reconnaître les images vues à la télévision. En ville c'était
différent. J'ai d'abord été fier de voir la taille de Bagdad, le fleuve, les
palmiers. J'ai senti sa grandeur mais aussi ses blessures, les bâtiments,
détruits, brûlés, d'autres étrangement épargnés.»
C'est l'heure de l'épreuve de la réalité pour l'écrivain et de la rencontre
avec un peuple «humilié et anesthésié».
Assister à une séance de cinéma dans une des nombreuses salles de Bagdad pour
retrouver la passion de son enfance, voilà la première chose que désirait faire
Selim Matar en arrivant en Irak après
son long exil. «Avant même de voir ma famille» concède-t-il avec un sourire.
Mais les cinémas de la capitale sont devenus des repaires de brigands. «On y
passe des films pornos et du karaté. La génération actuelle ne va jamais au
cinéma ou au théâtre. Je n'en revenais pas. C'est le résultat de la politique
de destruction de la culture pratiquée par Saddam. A l'époque, c'était, après
la mosquée, le premier lieu de rencontres échappant au parti Baas.
Si bien qu'on y a encouragé la délinquance, les intellectuels se faisaient
tabasser, et ces lieux ont été désertés.»
Rien à voir donc avec les salles obscures de son adolescence. «Souvent, je
m'enfuyais du café de mon père – où je travaillais après l'école de 6 à 15 ans
– sous prétexte d'une course. J'allais voir un film, quitte à être battu au
retour. Car mon père pouvait être très brutal, mais aussi me consoler en me
chantant des chansons. Il était plein de contradictions. C'était un grand
conteur, il ne se gênait pas pour mimer des scènes osées devant les clients,
raconter ses aventures.» Le café était situé à côté des services secrets.
«J'apportais les boissons et les sandwichs aux prisonniers. J'ai assisté à des
interrogatoires et même à des scènes de tortures. Tout ça m'a influencé dans
mes choix politiques.»
Le château de cartes
Juste à côté du café, séparé par un terrain vague, il y avait une merveilleuse
maison. «C'était le château de mes songes. J'étais amoureux de la jeune fille
qui y habitait. C'est devenu une jungle. Les lieux ont abrité les services
secrets de Saddam, tout s'est dégradé. La famille a sombré dans la pauvreté,
mon amour était parti. J'ai pleuré devant l'anéantissement de mes rêves.»
Le quartier du centre-ville où Selim
est né lui est resté inaccessible. «C'est devenu une partie du palais de
Saddam. Maintenant c'est Paul Bremer, l'administrateur civil américain, qui s'y
trouve, mais je n'ai pu approcher. Par contre, la vue du pont de la République,
qui relie les deux parties de Bagdad coupées par le Tigre, m'a fait revenir
d'un coup à l'époque où je le traversais avec mon père pour aller au café, au
lever du jour dans un petit matin glacé.»
La plongée dans la réalité des Bagdadis n'a pas été moins douloureuse que la
confrontation avec la ville. Selim
découvre «un peuple malade et blessé». «Les gens sont résignés après ces années
de guerre. Ils ne croient plus à rien, ils sont calmes, et ne s'engagent pas
politiquement. Rien à voir avec l'agitation qu'on montre à la télévision. Et le
retour à la religion des Irakiens me semble procéder surtout d'un désir de
tranquillité. L'attitude générale est plutôt ouverte, loin du fondamentalisme.
J'ai été étonné de voir des images de la Vierge Marie dans des intérieurs
musulmans. Les gens fêtent le 31.»
En fait, c'est le silence qui a frappé Selim pendant son séjour. L'absence totale de musique, de
manifestations culturelles et tout simplement de discussions. «Les Irakiens
sont de nature ardente, ils sont extrêmement curieux, adorent les débats,
aiment danser, chanter. Là, je les ai trouvés complètement à plat,
provisoirement j'espère.»
Une journée pour un plein d'essence
C'est que les tracas du quotidien les absorbent totalement. Il faut une journée
pour faire un plein d'essence, hors de prix. Seuls 10% des foyers ont le
téléphone, toutes les démarches sont donc compliquées par la difficulté des
communications, et chacun reste chez soi.
«Mes relations avec ma famille sont également restées superficielles. Ils
étaient très chaleureux, mais ne m'ont posé aucune question. Je me suis senti
étranger, à tel point que, lorsque j'ai croisé sur l'autoroute une voiture à
plaques genevoises, j'étais tout content. Cela m'a réchauffé le cœur!»
Selim admet toutefois qu'il s'est toujours senti différent. «Je suis né
étranger. Nous étions des musulmans chiites pauvres, d'origine paysanne,
émigrés du sud. Nous habitions dans un quartier riche, peuplé en majorité de
chrétiens irakiens. Les gens se moquaient de nous, de notre accent, de nos
habits. Je me suis révolté à 14 ans et je suis devenu athée puis communiste.
Comme baassistes, mes frères devaient dénoncer et espionner leurs proches, cela
a été un grand facteur de tension familiale. J'avais toujours peur qu'ils aient
des ennuis à cause de moi.»
Selim Matar quitte donc
l'Irak en 1978, passe quelque temps au Liban, pour préparer la libération de
son pays avec les guerriers de l'opposition, et comprend vite qu'il est
instrumentalisé. «Il y avait au Liban tous les services secrets du monde. Ils
se servaient de nous comme de pions sur un échiquier en s'abritant derrière des
slogans révolutionnaires. Nous étions des marionnettes. Alors, j'ai choisi de
servir mon pays à travers la culture et de partir en Europe pour développer mes
connaissances. C'est pourquoi il m'a été tellement douloureux de constater le
vide culturel que connaît mon pays actuellement.»
Depuis la Suisse, dont il a acquis la nationalité après son mariage, Selim n'a cessé d'écrire, des
nouvelles, des romans, des essais, des articles pour tous les grands journaux
arabes édités à Londres, comme Al Quds ou Al Hayat. C'est un essai, L'identité
blessée, qui l'a rendu célèbre dans son pays. Il est actuellement au programme
de deux universités de Bagdad.
Identité déchirée
«Je suis à l'origine d'un courant de pensée qui revendique une identité
irakienne composée d'une mosaïque de communautés vivant en bonne intelligence,
un peu comme la Suisse. Ce livre était interdit en Irak, mais il s'est vendu
sous le manteau, les gens l'ont photocopié, et j'en ai trouvé un exemplaire au
marché de Bagdad.»
Après deux semaines d'un séjour qui devait en durer trois, Selim est tombé malade, une
grippe qui lui a coupé et la voix et le souffle. «C'était trop, j'ai dû rentrer
à Versoix», convient-il.
«Je crois que je suis condamné à ce déchirement de mon identité entre l'Irak et
la Suisse. C'est une souffrance que je porterai toujours, mais je suis revenu
de ce voyage avec une vision plus réaliste. Avant, l'Irak était pour moi un
fantasme. Maintenant, il fait partie d'un passé stabilisé. Toutefois, mon
engagement intellectuel et moral reste. Et je suis en train d'essayer de créer,
avec j'espère le soutien de la Suisse, un centre d'études irakien à Bagdad qui
publiera une revue sur l'identité irakienne et que je dirigerai d'ici.»