Diane Duclos

Institut universitaire d’études du développement-Genève

Décembre 2007

 

 

Sujet : De Bagdad à Genève,

 

trajectoire(s) de l’écrivain Selim Matar

 

Table des matières

 

* Remarques préliminaires. 3

* Entretiens avec l’écrivain Selim Matar Fout! Bladwijzer niet gedefinieerd.

Bagdad. Fout! Bladwijzer niet gedefinieerd.

Sofia. Fout! Bladwijzer niet gedefinieerd.

Beyrouth et Damas. Fout! Bladwijzer niet gedefinieerd.

Rome. Fout! Bladwijzer niet gedefinieerd.

Genève. Fout! Bladwijzer niet gedefinieerd.

*Selim, un « transmigrant » ?. 5

Bibliographie. 17

Annexes. 18

Entretien 1, Genève, le 23 octobre 2007. 18

Entretien 2, Genève, le 29 octobre 2007. 24

Entretien 3, Genève le 8 novembre 2007. 35

 

 


De Bagdad à Genève, trajectoire de l’écrivain Selim Matar

 

* Remarques préliminaires

J’ai rencontré Selim au printemps 2007 en préparant mon voyage En Syrie. Mon professeur d’arabe, qui est lui-même irakien, m’avait orienté vers cet écrivain pour obtenir un certain nombre de contacts à Damas. Je souhaitais en effet mener une étude sur la question des migrations irakiennes vers la capitale syrienne  en essayant de replacer ces déplacements massifs dans un cadre temporel plus étendu. Il apparaît en effet que l'importante vague actuelle de réfugiés tend à faire oublier que les migrants inscrivent leurs stratégies dans des expériences de déplacement plus anciennes. Pendant mon voyage, j’ai été présentée à des peintres, des acteurs, des musiciens, des sculpteurs ayant quitté l’Irak entre la fin des années 70 et aujourd’hui. Cependant, j’ai négligé avant mon voyage le rôle déterminant joué par Selim quant aux personnes que j’ai rencontrées à Damas. Il me semble aujourd’hui important de commencer ma recherche à Genève, car c’est bien ici que s’est engagé mon terrain.

J’ai souhaité concentrer mon travail sur le parcours de ce premier interlocuteur. A travers une série d’entretiens, il m’a paru intéressant de rassembler des informations concernant son parcours, non seulement au niveau « géographique » en retraçant ses déplacements, en mettant l’accent sur les ressources éventuellement mobilisées, mais par « trajectoire », j’entends aussi un certain cheminement intellectuel et politique. Comme beaucoup d’artistes rencontrés à Damas, Selim s’est à un moment de sa vie engagé auprès du Parti Communiste de son pays : est-il ainsi possible de lier ces différents éléments ?

Je privilégierais ainsi une approche biographique dans la compréhension du parcours de Selim. Pendant un mois, j’ai rassemblé plusieurs heures d’entretiens qui me permettent aujourd’hui de retracer ses déplacements, les différentes étapes personnelles, politiques, professionnelles qui ont jalonné son parcours. Il ne s’agit à aucun moment de généraliser les propos de mon interlocuteur mais bien d’analyser la complexité d’un tel parcours. En effet, l’histoire d’une vie interroge le cadre d’analyse des migrations de l’intérieur, elle met d’une certaine manière en lumière le caractère limité de certaines définitions, classifications, catégorisations en poussant le chercheur à admettre la contradiction et la pluralité. Ecrivain irakien ? Citoyen Suisse ? Réfugié politique ? Voyageur ? Selim semble appartenir à toutes ces catégories et par là même à aucune d’entre elles. Ce lien particulier avec un interlocuteur unique présente également l’avantage d’emmener le chercheur vers de nouveaux horizons qu’il n’aurait pu envisager de lui-même. Ainsi, l’ouverture de nouveaux champs suggérés par Selim lors de nos entretiens, me permettra d’explorer, notamment avec d’autres artistes ou intellectuels irakien, des domaines qui me semblent aujourd’hui primordiaux dans le cadre d’un tel travail.

J’ai choisi de restituer l’histoire de Selim de manière chronologique, d’abord parce  c’est la manière dont il a spontanément relaté sa vie lors de notre premier entretien libre, mais aussi par soucis de clarté. Avant cela, je souhaiterais expliciter les questions que je m’étais posées et qui ont orienté en partie nos entretiens : quelles frontières étatiques ont été traversées par Selim ? Ont-elles été franchies de manière légale ? Selim a-t-il voyagé seul ? Son parcours s’inscrit-il dans des stratégies individuelles ou collectives ? Comment a-t-il financé ses voyages et comment subsistait-il hors d‘Irak ? A-t-il eu recours à une assistance humanitaire ? A-t-il fait des demandes d’asiles ? Entretient-il des liens avec l’Irak ou avec les pays qu’il a traversés ?  

Mes entretiens avec Selim m’ont non seulement éclairée sur ces questions, mais ils ont également soulevé d’autres réflexions sur lesquelles je reviendrai par la suite. Je m’attarderai également sur les points soulevés par Selim de manière récurrente. En d’autres termes, la manière qu’a un sujet de se raconter m’apparaît comme un aspect important de tout travail articulé autour d’une histoire de vie.

* Entretiens avec l’écrivain Selim Matar

Bagdad

Selim Matar fait partie de « la génération du 1er juillet », date de naissance choisie arbitrairement par les fonctionnaires de l’état civil irakien pour toute une génération. Issu d’une famille de treize enfants, sa mère  se souvient vaguement qu’il est né au printemps.

Né durant en 1956 à Bagdad, il a grandi dans le quartier de Al Sadoun, qu’il qualifie volontiers de bourgeois. Bourgeois, Selim ne l’est pas. Il est issu « d’une famille chiite du Sud très pauvre »[1]. Il a passé son enfance dans un bistrot tenu par son père, retraité de l’armée irakienne sachant à peine lire et écrire. Ce dernier conte et met en scène des histoires extraordinaires inspirées de la région des marais de Al Imara dont il est originaire. Il incarne prophètes, imams et personnages des mille et une nuits ; l’amour, la peur et la domination. Les clients viennent rire et pleurer au rythme de ses histoires. Cet homme est tour à tour conteur, intellectuel populaire, homme de Dieu et parfois, il mime l’érotisme des scènes qu’il relate. Selim le raconte avant tout comme un homme dual, coléreux et violent, sage et sensible. Selim ne me parle pas de sa mère.

En 1963, Il entre à l’école publique de Al Bataouine. Là-bas, ses amis sont en grande partie chrétiens, des Syriaques du nord de l’Irak. Il passe beaucoup de temps avec eux, apprend même quelques rudiments d’araméen. Pendant les cours de religion dispensés à l’école, seuls les musulmans se doivent d’être présents. Alors que les amis chrétiens de Selim s’adonnent à toutes sortes de jeux, celui-ci découvre un culte et des rites auxquels il n’a pas encore été initiés : « chez nous les Irakiens, c’est récent ces pratiques islamiques strictes ».  Alors qu’il n’est jamais entré dans une mosquée, Selim va à l’église avec ses amis chrétiens pour voir les films projetés sur la vie de Jésus. Il adore le cinéma, et tant pis s’il faut assister à la messe avant, c’est aussi l’occasion de regarder les jolies filles…

Durant son enfance et son adolescence, Selim s’enthousiasme pour le cinéma, mais aussi pour la lecture. Depuis tout petit, il sent qu’il a un quelque chose à offrir au monde. Enfant, il voulait être prophète, et puis il découvre Superman…Chaque jeudi, lorsque la revue arrive de Beyrouth, le jeune Selim achète et lit en cachette les aventures de son super héro favori. Chez lui, ce genre de lecture est perçu comme un moyen de détourner les enfants de leurs études, et si par malheur le trésor est découvert, les illustrés sont jetés par sa mère dans le tannour (four à pain), cérémoniel accompagné au passage d’une bonne raclée.

La révolte de Selim contre Dieu n’est pas passée par la lecture mais par un premier chagrin d’amour. A l’âge de onze ans, il tombe fou amoureux d’une fille très riche qui lui est interdite. Il se sent abandonné et renie l’existence d’un Dieu si cruel qu’il ne l’aide pas dans sa quête amoureuse : « Si tu ne m’aides pas, tu n’existes pas ». Convaincu de cette logique qu’il qualifie aujourd’hui de simpliste, le jeune garçon s’en va prêcher la mauvaise nouvelle à qui veut l’entendre. « Mais tu parles comme les communistes », lui dit-on de toutes parts. Il n’était alors pas très flatté par la comparaison, lui qui avait toujours entendu parler des partisans communistes comme d’une bande de païens sauvages qui couchaient avec leurs sœurs et leur mère… Néanmoins interloqué, Selim commence à lire Marx et devient membre du parti communiste. Il n’a pas dix-huit ans. Peu à peu, sa vie tourne autour du mouvement communiste et des membres du Parti. Depuis l’âge de seize ans, alors que le bistrot paternel ferme ses portes, Selim accumule les emplois pour subvenir à ses besoins et aider sa famille.

Entre 1974 et 1978, après une formation en dactylographie, Selim entre au ministère de la Santé. Très vite, son rêve de poursuivre ses études à l’université s’effondre, son travail au ministère et ses déplacements l’en empêchent…

  En 1978, l’alliance entre le Parti Baas et le PC irakien est rompue, une vague d’oppression sévit contre les membres du PC qui quittent peu à peu l’Irak. Pour Selim, c’est l’occasion de partir, un jour il reviendra libérer le peuple par la révolution. Cependant, pour faire la révolution, il faut affronter le sentiment de honte et la peur de quitter sa famille. A cette époque, la politique avait d’ores et déjà fait irruption au cœur des relations familiales. Les frères de  Selim étaient en effet tous membres du Parti Baas, ce qui signifie qu’à partir de 1978, ils étaient censés dénoncer les personnes de leur entourage proches du PC.

  A la fin 1978, il démissionne de son poste au ministère, seuls sa jeune sœur et un camarade et ami à qui il doit emprunter de l’argent son prévenus de l’imminence de son départ. En effet, lorsque Selim fait sa demande de passeport, il doit avancer une somme visant à garantir son retour prochain en vue d’accomplir son service militaire. Au reste de la famille il annonce qu’il a été muté au sud de l’Irak et prend un bus pour la Turquie puis pour la Bulgarie, c’est le début d’un long voyage.

Sofia

           C’est ainsi dans le plus grand secret que Selim part un matin de décembre 1978. Direction Istanbul, puis Sofia en Bulgarie où était centralisé le groupement des communistes irakiens. En guise de bagage, un sac plastique avec à l’intérieur un livre et un cahier pour écrire. Il a cousu sa carte de membre du PC à l’intérieur de sa veste, ce qui présentait évidemment un danger en terre d’Irak mais était également un moyen de retrouver ses camarades et d’être reconnu en exil. Selim n’a sur lui aucun contact ou numéro de téléphone de ses amis partis avant lui pour la Bulgarie. Il pensait à ce moment que « ses camarades bulgares » allaient l’accueillir à bras ouverts.

  Le Bus quitte Bagdad, Selim remarque trois jeunes hommes voyageant seuls et croit reconnaître de jeunes partisans en exil, comme lui. Ce n’est qu’une fois passée la frontière irakienne que les langues se délient, Selim finira son périple avec ces trois camarades. Arrivés à la gare routière de Sofia, aucun d’entre eux ne sait où aller. Les voilà alors partis à l’office du tourisme afin de trouver un hôtel où passer les premières nuits avant de partir à la recherche du centre de leurs camarades irakiens. Après quelques coups de téléphone et deux nuits à Sofia, ils trouvent l’hôtel « Bradslav » dans le centre de la ville où sont réunis les communistes irakiens. Selim était parti de Bagdad avec trois cents dollars en poche, après avoir déboursé cinquante dollars pour son voyage, il vit durant trois mois à Sofia avec l’argent qui lui reste en partageant une chambre avec deux autres copains dans cet hôtel. Selim ne contacte pas sa famille de Sofia, il a trop peur de les mettre en danger.   

C’est le début d’une vie qu’il décrit comme communautaire, où ces hommes et ces femmes partagent leurs espoirs mais aussi les premières désillusions. Non seulement nos jeunes Irakiens ne sont pas acclamés par le peuple bulgare en raison de leur affiliation politique, mais en plus ils découvrent le décalage entre cette société socialiste et l’idéal véhiculé par la propagande du PC. A ce choc s’ajoutent un certain nombre de déceptions à l’intérieur même du parti irakien. Très vite, il apparaît que les jeunes proches des dirigeants du parti sont envoyés pour étudier à Moscou tandis que la base se retrouve à s’entraîner militairement auprès de combattants palestiniens au Liban. Ce sera en outre le sort de Selim.

Beyrouth et Damas

  Printemps 1979. Aéroport international de Beyrouth, en pleine guerre civile.  Selim est accueilli par un membre du PC irakien. Très vite, il rencontre des partisans du Front démocratique palestinien. Il est par la suite envoyé au sud de Beyrouth, dans le village chrétien de An Naamé, où se trouve un camp d’entraînement palestinien : à cette époque c’était le lieu où se retrouvaient des révolutionnaires du monde entier. L’objectif des communistes irakiens était de retourner dans la région des montagnes du nord de l’Irak et d’organiser une guérilla contre le régime de Saddam. Autour de lui, des Palestiniens bien sûr, des Irakiens, des Libanais mais aussi des aventuriers du monde entier, dont des Européens et même quelques femmes. Après deux mois dans ce camp et plusieurs conflits avec les dirigeants concernant le programme et les méthodes du parti, Selim est renvoyé à Beyrouth. Il décide alors de couper ses liens avec le parti.

 Pendant presque deux ans, Selim circule entre Beyrouth et Damas. Il s’investit dans un autre mouvement politique de gauche irakien. Il vit dans le camp palestinien de Yarmouk à Damas. Des entrainements se déroulent dans un autre camp à proximité, à Ma’aloula. Après huit mois, c’est de nouveau le désenchantement. Selim réalise que chacun des quatre dirigeants de cette organisation marxiste travaille pour un service de renseignements secret de pays du proche orient différent. Il réalise qu’il  est incapable de supporter le cynisme de la vie politique. Il décide de rompre définitivement avec la politique et de quitter le Moyen-Orient. Après avoir rassemblé un peu d’argent auprès de sa famille, de quelques amis et également en commençant à écrire quelques articles de journaux, il se décide pour l’Italie, qui est à l’époque un des seuls pays à délivrer des visas aux ressortissants irakiens.

  Rome

Décembre 1980. Le voyage vers l’Europe s’organise peu à peu. Il part avec un de ses amis, Torath. Selim s’était procuré des habits chics achetés d’occasion, ainsi qu’une belle montre, avant de prendre l’avion. En arrivant à l’aéroport, le douanier demande à Selim quelle somme d’argent il a sur lui et le laisse passer avec la somme de cent dollars tandis que Torath se voit refuser l’entrée sur le territoire en possession de la même somme. Ce dernier est alors menacé d’une expulsion vers Bagdad. Dans l’urgence, Selim, qui ne parle ni anglais ni italien, fait appel à un de ses amis irakiens vivant à Rome, un peintre lié au mouvement communiste. Après une nuit à négocier, Torath sera finalement renvoyé à Damas.

« Et moi je suis allé à Rome, j’avais quelques adresses de peintres. Je les ai contactés  et j ai été très déçu de leur froideur. J’avais pris un hôtel bon marché près de la gare. Je me suis dit, il faut que tu en finisses avec ce Parti communiste. Je me souviens j’ai enlevé cette veste chic, je l’ai jetée, et j’ai trouvé des jeunesses arabes autour de la gare. » C’est le début d’une période d’errance. Selim fait rapidement la connaissance de Samir, un jeune irakien  qui l’initie à la débrouille. Il lui donne rendez-vous le lendemain à 8h du matin devant la gare de Rome. Avec des dizaines d’autres d’inconnus, ils partent en bus en banlieue de Rome et s’arrêtent devant une église. Là-bas, il faut faire la queue pour recevoir l’équivalent de cinq francs suisse et un sandwich. Samir montre également à Selim un endroit où dormir : la nuit tombée, ils sautent les barrières du dépôt de la gare ferroviaire, et utilisent les couchettes des trains en guise de lit. « C’était en décembre il faisait froid, glacé, on mettait dix couvertures et tu risques carrément ta vie, des vols, des viols, l’homosexualité. Tu rentres dans une cabine tu fermes derrière toi et tu ne peux pas sortir après. »

Après deux ou trois semaines, Selim rencontre une de ses connaissances, un peintre irakien, sur la piazza d’Espagna. Ce dernier lui propose de venir travailler avec lui et quelques amis en tant que portraitiste et caricaturiste, il l’aide à acheter quelques fournitures pour démarrer. « Facciamo caricatura, dix mille la caricatura, c’est tout ce que j ai appris d italien en huit mois ». Les bénéfices étaient faibles, cela permettait d’avoir de quoi manger…Durant cette période, Selim ayant fait une demande de visa aux Etats-Unis, il bénéficie d’une autorisation de séjours provisoire en Italie. La situation n’en est pas moins précaire, il passe d’un squatte à l’autre. Est-ce qu’il souhaitait réellement s’installer aux Etats-Unis ? A cette époque, il aurait accepté n’importe quoi, il a même proposé ses services à la mafia en échange d’un toit.

Et un jour, Samir a découvert la Suisse. L’histoire veut qu’il se soit endormi dans un  train de nuit après avoir avalé par erreur une forte dose de somnifères destinée à plumer un touriste arabe, et se soit réveillé en Suisse sans se faire contrôler par les douaniers ! «Alors Samir revient et nous dit j ai découvert la Suisse. Comme Christophe Colomb. J’ai découvert la Suisse. Alors les vagues de migrations de  jeunes Irakiens ont commencé pour la nouvelle terre (…)  malheureusement Christophe Colomb, il est mort, on l’a renvoyé d’Italie en Irak, il est mort à la frontière. Nous, les Irakiens de Genève, on doit lui faire une statue ». Avec le printemps et l’arrivée des touristes à Rome, Selim rassemble une petite somme d’argent et prend lui aussi le train de nuit pour Genève.

Genève

  Dès son arrivée, Selim s’installe à l’hôtel de la Servette et fait une demande d’asile au centre de police des étrangers. Il raconte son histoire, un Jordanien qui se trouve là traduit ses propos aux agents. En attendant que son dossier soit examiné à Bern, Selim se voit attribué un permis dit humanitaire, ou permis F, avec lequel il peut étudier, travailler, mais pas voyager. On l’oriente également vers une assistance sociale à l’hospice générale qui était alors en charge des demandeurs d’asile et reçoit une petite allocation en plus du paiement de son loyer. Il se fixe alors un objectif, devenir un écrivain francophone. Tous les matins, Selim prend des cours de français à l’école Beck. Après les cours, il écoute des CD de Brel, lit Arthur Rimbaud. Cette élan pour le français s’accompagne d’un déni, voire d’un mépris de l’Orient : « J’avais même un discours assez raciste par rapport à mon pays, je disais qu’ils étaient arriérés, je sais pas si je le croyais c’était peut-être une réaction par rapport à tout ce que j’ai subi là-bas ». Parallèlement, Selim adopte un comportement exemplaire en espérant mettre toutes les chances de son côté pour obtenir le droit d’asile.

  Après avoir effectué de nets progrès en langue française Selim se rend plein d’espoirs chez l’assistante sociale, Mme Courty, et lui parle de son désir de suivre des cours de sociologie à l’université. Cette dernière lui répond sèchement que l’on ne vient pas en Suisse pour étudier mais pour travailler et lui impose un poste d’agent d’entretien à la Coop. Cette déception s’accompagne bientôt du refus de sa demande d’asile. Selim vit cet évènement comme une injustice, d’autant plus que certains de ses amis qui avaient effectué un ou plusieurs séjours en prison à Genève ont été reconnus comme réfugiés. Selim déchante : « C’était ma première déception qui m’a fait reculer un peu vers l’Orient. Je me dis que ces occidentaux c’était pas le rêve et les Suisses c’étaient pas les anges que je pensais (...) Malheureusement jusqu’à la fin des années quatre vingt dix, on s’est enfermé dans un groupe d’Irakiens, c’était une relation auto destructrice, maladive. C’était des gens qui souffraient d’être isolés, rejetés.»

Six mois après son arrivée, Selim rencontre la jeune fille qui deviendra se femme et la mère de son fils. Cette étudiante en langue arabe l’aide à renouer avec la littérature et la musique arabe : « j’ai été choqué quand j’ai découvert qu’elle préparait un mémoire sur un conte populaire arabe. Je lui ai dit mais qu’est ce que tu fais, c’est une vieille fable. Elle me dit non c’est une culture populaire très riche. Ça j’étais choqué. A travers elle j’ai commencé à revoir cette culture moderniste matérialiste ». Marguerite représente également une fenêtre sur la Suisse dans l’univers irakien de Selim. Elle lui fait découvrir la nature et les ballades en montagne. Aujourd’hui séparé de sa femme, Selim reconnaît son influence dans sa construction personnelle.

Après avoir rassemblé des pages et des pages d’écriture pendant des années, Selim se lance dans la rédaction d’un roman qui sera primé par une maison d’édition syrienne installée à Londres. La Femme à la fiole met en scène un conte irakien que Selim connaît de son père, dans un décor qui fait voyager le lecteur de Bagdad à Genève…Dorénavant romancier reconnu, Selim effectue également un travail d’analyse sur l’identité irakienne, ce qui lui a valu de se faire un certain nombre d’ennemis. Il est revenu une fois en Irak en 2004, mais il s’est senti menacé : « je pensais restais plus longtemps mais au niveau sentimental c’était très difficile et la sécurité aussi. Le problème c’est que je suis très connu au niveau du visage. Je suis passé très souvent à la télé, 2 fois à Al Jazira en 2003. J’ai beaucoup d’ennemis. Le problème tout le monde peut t’accuser. Je suis contre les Américains parce que je dénonce les violences et l’invasion américaine ou pro-américains quand je dénonce ce qu’on appelle la résistance irakienne. Et aussi les kurdes et tous ces trucs là. J’ai une grande querelle avec les nationalistes kurdes, ils me considèrent comme leur premier ennemi parce que je démonte leur nationalisme ethnique. Et puis, tu sais, tu paies 100 dollars à quelqu’un et il tue. »  Entre 1978 et 2007, Selim est rentré une fois en Irak, il a en revanche effectué de nombreux séjours en Syrie, il a même songé à s’y installer avec sa femme et son fils mais il n’est pas prêt à  renoncer à sa liberté de ton. Face à l’indifférence des intellectuels suisses envers son travail, il dit aujourd’hui vivre dans un monde virtuel connecté grâce à Internet avec ses amis, ses collègues, ses admirateurs et des gens qui le reconnaissent  « Je suis un Suisse déçu, mais je suis attaché à la Suisse, je vois beaucoup de choses positives et beaucoup de choses négatives. Quand je quitte la Suisse et que je vois des Suisses je me sens concerné. J’en ai vu en Irak et j’ai senti je suis étranger en Irak et je vois des gens de mon pays. Voilà je suis un Suisse déçu comme j’étais un Irakien déçu ».

*Selim, un « transmigrant »[2] ?

Ces entretiens soulèvent un certain nombre de réflexions, tant en ce qui concerne l’engagement politique de Selim, ses déplacements successifs, son engagement artistique que sur l’approche biographique en elle-même dans une tentative d’approche des migrations dans le domaine des sciences sociales. Je souhaiterais ici insister sur le caractère transnational du parcours de Selim, ainsi que sur les ressources sociales qu’il a mobilisées tout au long de ses déplacements. Selon N. Glick Schiller, « transmigrants are immigrants whose daily lives depend on multiple and constant interconnections across international borders and whose public identities are configured in relationship to more than one nation-state » (Glick Schiller, Basch, Szanton Blanc, 1995, p.48). Selim est aujourd’hui un citoyen Suisse, tout comme son fils qui n’est jamais allé en Irak. Son regard et ses écrits sont constamment tournés vers l’Irak. L’arrivée d’Internet a largement facilité ces liens, Selim va jusqu’à affirmer s’être créé un monde virtuel, un monde où il serait reconnu pour ses qualités intellectuelles.

La récurrence de nos conversations m’a permis d’appréhender la complexité de l’engagement, et surtout du désengagement de Selim en politique. En effet, si le départ de Selim de Bagdad est intimement lié à son idéal révolutionnaire et à son adhésion au Parti Communiste, sa décision de rompre avec le communisme quelques années plus tard ne s’est pas accompagnée d’une rupture avec son cercle de relations s’y attachant. Les propos de Selim nous amènent à prendre en considération la dimension sociale et stratégique de la mouvance communiste irakienne. Au-delà de son engagement politique, l’adhésion de Selim au Parti Communiste lui a permis de constituer un réseau social qu’il a mobilisé tout au long de ces déplacements, y compris après avoir rompu avec l’idéologie communiste.

Le voyage de Selim de Bagdad à Genève peut se lire sur fond d’une certaine évolution intellectuelle et idéologique mais s’insère dans des stratégies collectives complexes dans toutes les phases du déplacement. Depuis Genève, notamment pendant l’embargo, Selim utilise son réseau de connaissance pour envoyer de l’argent à sa famille sans passer par un système bancaire désavantageux au niveau du taux de change. Aujourd’hui « sédentaire » c’est essentiellement grâce à Internet qu’il est relié à ses amis irakiens du monde entier. Ainsi, l’approche biographique présente un intérêt dépassant le sujet interrogé, mais elle pose également un certain nombre de questions, et peut-être une certaine ambigüité : Ce récit est le fruit d’échanges et d’interactions. En livrant la façon dont Selim s’est lui-même raconté, je n’ai pu gommer dans une certaine mesure mon interprétation des choses, ne serait-ce que par le choix des mots dans la reconstruction de son histoire.  Cette narration emprunte tour à tour les mots de Selim et les miens, l’expérience de Selim et mon regard …

Bibliographie

CHATELARD G, 2002,   Iraqi force migrants in Jordan : conditions, religious networks, and the smuggling process  , San Domenico : European University Institute/Robert Schuman Centre for Advanced Studies, Collection EUI working paper. RSC no. 2002/49

DANIS D, waiting on the purgatory : Religious networks of Iraqi Christian Transit Migrants in Istanbul , San Domenico : European University Institute/Robert Schuman Centre for Advanced Studies collection EUI Working papers, RSCAS No. 2006/25, 18p.

GLICK SCHILLER Nina, BASCH Linda, SZANTON BLANC Cristina, 1995, « From Immigrant to Transmigrant : Theorizing Transnational Migration », Anthropological Quarterly 68(1), p. 48-63

MALKKI L, 1995, « Refugees and Exile : from refugees studies to the national order of things », Annual review of anthropology.-Palo Alto-1995, vol.24, pp.495-523.

NAEF Silvia, 1996, A la recherche d’une modernité arabe, l’évolution des arts plastiques en Egypte, au Liban et en Irak, Editions Slatkine, Genève, 450p.

SIMON G, 2006, « Migrations, la spatialisation du regard » in REMI (22), pp.9-21

 

Annexes

Entretien 1, Genève, le 23 octobre 2007

 

D : Dans ton autobiographie, tu racontes que tu t’es engagé dans le mouvement communiste quand les gens autour de toi ont commencé à te qualifier de communiste, pourrais-tu revenir la dessus ?

S : Oui, disons que mon rapport avec la culture ; la première source c’est mon père car je travaille avec lui dans la cafétéria. Lui c’est un conteur populaire, un intellectuel populaire, il sait à peine lire et écrire, il a fait l’école coranique. Il était du sud de l’Irak. Apres il s’est engagé dans l armée, et à la retraite il a pris une cafétéria. Moi je suis né, il avait plus de 50 ans. …

Tous les clients viennent là-bas pour écouter ces contes sur les prophètes, 1001 nuits, ses expériences, de son village, région arabe sunnite. Il est acteur en même temps. Il était très osé, érotique même. Il était capable de faire rire et pleurer les gens, de leur inculquer de la sagesse, il voyage comme il veut. Moi j’étais là mais pour lui je ne suis pas là. Il fait rien de spécial pour moi. J’étais choqué par ses contes, surtout quand il raconte ses aventures avec les femmes. ça m a touché psychologiquement. La deuxième source, j’adorais la lecture, il n y avait pas d’autres moyens (télé, radio…)

D : Tu avais accès à des livres à la maison ?

S : Non. Il y avait l’idée chez les classes populaires de lire des choses hors les manuels scolaires, c’est négatif car ça te retarde ton école. Alors moi j’ai passé toute ma vie à lire clandestinement. Je commence par les revues, je suis tombé amoureux de superman. Je l achète chaque jeudi (je me rappelle ça arrivait de Beyrouth) en cachette et je le cache a la maison. Ma mère le brulait quand elle le trouvait pour s’en servir pour le feu pour le pain. En même temps on me punissait, on me frappait même.

Malgré que je suis de famille chiite du sud très pauvre, qui était méprisée, comme tous les gens des bidonvilles mais en même temps, je vivais dans un quartier très chic, où se trouvait la cafétéria. Il y avait aussi un quartier de chrétiens pauvres du nord de l’Irak et dans le cours de religion, beaucoup de mes copains ne participaient pas. Ils  étaient syriaques, parlaient en araméen, et même j ai pris pas mal de leur langue. Pae exemple je ne suis jamais allé dans une mosquée, quand j’étais jeune. Malgré que mon père deviendra pratiquant. Chez nous les Irakiens c’est récent ces pratiques islamiques. En même temps je suis allé plusieurs à l église pour voir des films sur le christ, parce que j’adorais le cinéma. Je fais la messe en attendant le film et je regarde les belles filles.

Apres les revues, vers 11ans je découvre les livres, romans traduits. C’était toujours un choix individuel et en cachette. J achetais des livres traduits, c’était meilleur marché : Les Misérables, Dickens et aussi des écrivains romantiques égyptiens. Je n’ai jamais lu des choses politiques mais vers 11 ans je suis tombé amoureux d’une fille et vers 14 ans à cause de l’échec avec cette fille qui était très riche, je me suis révolté contre dieu : si tu ne m aides pas, tu n existes pas et j’ai passé mon temps a convaincre les gens d’après cette logique simpliste. Les gens commencent à me dire, tu parles comme les communistes, et j’ai commencé à chercher dans les livres et à lire le politique en dépit de mon éducation. Nos clients de la cafétéria étaient les services secrets. Moi je vendais des sandwichs dans les prisons, je vois les tortures et quand je demande, on me dit que ce sont des communistes des païens qui couchent avec leur mère et leur sœur.

Je commence à lire Marx et à fréquenter les jeunesses communistes et je suis devenu communiste. Je n’avais pas 18 ans. C’était le plus gd PC dans le monde après les pays socialistes. Très influent dans le milieu culturel irakien. C’est mon parcours intellectuel.

 

Tu es devenu militant ensuite ?

Je suis devenu très militant. Je passais mon temps à essayer de convaincre les gens. J’étais dans la propagande.

D : Tu vivais encore chez ton père ?

S : Non, quand j ai eu 16 ans, la cafétéria était fermée, je suis allée a l’école le soir et je travaillais la journée dans les usines.

D : Le PC était présent aussi dans le milieu ouvrier ?

S : Oui, très présent. Le soir je prenais des cours puis j’ai appris la dactylographie et je suis rentré à 18 ans au ministère de la santé mais j ai pas pu poursuivre à l université, on me mettait beaucoup au travail, pour aller loin de Bagdad alors ca m a retardé dans mes études de lettres.

(pause on change de table pour cause de défilé de créations indiennes pour enfants…)

D : Tu es resté longtemps à travailler au ministère ?

S : Je sais pas, trois ans peut-être. Jusqu’en 78, il y a une vague d’oppression car l’alliance entre la Baas et PC est cassé alors les militants quittent l Irak. Pour moi c’est l’occasion car c’est mon rêve depuis que je suis tout petit mais je n’ose pas l’exprimer. J avais un peu honte et peur de quitter la famille. C’était une sorte de fuite mais je ne le reconnais que maintenant. C’était très vague. J’avais toujours pensé que j’ vais un message à donner. Quand j’étais petit je rêvais d’être prophète. Alors c’était l occasion mais je n ai jamais osé dire que c’était définitif. C’était partir pour revenir libérer le pays. Moi maintenant je crois pas du tout au communisme. Je suis complètement changé, je regrette même cette époque même si c’était une expérience. C’est des idées superficielles qui éloignent les êtres humains de la vérité. je suis pour la justice et aujourd’hui je suis plus du coté de l’écologie. On ne court pas vers le progrès matérialiste. Pour le communisme, l’homme est un être économique. C’est pas un être complet. Je suis plutôt écologiste mais de gauche.

D : Tes premiers amis qui ont quitté sont partis où ?

S : Alors, le centre de rassemblement des communistes irakiens c’était Sofia, en Bulgarie. En décembre 78 je suis allé j ai pris le bus vers la Turquie puis Sofia. Là-bas, c’est le premier choc en découvrant la nature de notre parti. On voyait les comportements, les magouilles des dirigeants. Par exemple, on envoyait les proches des dirigeants pour étudier à Moscou et les autres pour se battre avec les Palestiniens. Le projet c’est de faire l’entrainement militaire au Liban pour aller par la suite battre le régime de Saddam au nord de l’Irak.

D : Comment la Bulgarie est-elle devenue votre centre de rassemblement ?

S : Parce que c’était un gouvernement communiste. De manière anecdotique, pour nous le régime soc avec la propagande on imaginait que tout le monde était heureux, que tout va bien, amour total et tout le monde adore le communisme. Premier choc, on a découvert la nature de ces sociétés, on s attendait a une fraternité parce qu’on est communiste. On nous prenait pour des impérialistes, des traitres. Puis tout le monde cherchait des jeans et des dollars, on voit la violence , ma prostitution, on est déçu alors c est ca le communisme pour lequel on lutte ? Au Liban j’ai quitté le parti et j’ai cherché d autres mouvements marxistes et je suis aussi rentré dans l exercice militaire et c’était la même chose : services secrets, affaires, c’était du business. On était des victimes comme maintenant les résistants irakiens. Pour ca je suis absolument convaincu de la lutte pacifique et même les résistants contre les nazis je les dénonce. Il ne faut pas les sacraliser. Pour moi Gandhi c est un symbole qui mérite le respect. Avec la lutte pacifique c est pas seulement une minorité d activistes qui luttent il faut que toutes victimes soient convaincues et luttent. Il n ya pas de causes dans la vie qui mérite qu’on tue quelqu’un ou soi-même. Aujourd’hui je dénonce les violences américaines mai aussi ce qu’on appelle les résistances irakiennes. C’est de la lâcheté tu vois.

C’est mon évolution intellectuelle, politique. J’ai été déçu au Liban, e Syrie (centre d opposition des irakiens).

En 1980 je me suis dit « Selim tu n’es pas fait pour la politique mais pour l’écriture, tu n’es pas assez malin, tu es fait pour écrire ». J’ai décidé de quitter l’Orient. Je suis allé en Italie parce qu’il n y avait pas d’autres visas, je suis resté la bas, je faisais des caricatures pour vivre, des portraits. En attendant j’ai fait une demande d’immigration au EU pour avoir des papiers pour rester en Italie, et puis on a découvert qu’il y avait un pays à côté qui s’appelle la Suisse.

D : Qui « on » ?

S : Les autres Irakiens qui s’étaient accumulés en Italie. En suisse on est entré sans visa car on a découvert que samedi dimanche tu prends le train de Milano tu arrives a la frontière vers 4h et la douane suisse ils dorment,  alors on est venu des centaines. Là-bas j ai fait une demande d’asile et j’ai rencontré ma femme, on s’est marié on est resté ensemble 25 ans.

 

Entretien 2, Genève, le 29 octobre 2007

 

D : Tu es parti en décembre 78, tes premiers amis étaient parti a partie de quand ?

S : Disons les premières persécutions ont commencé en 77. Et moi j’ai démissionné de mon travail. Je n’ai prévenu personne, même pas à ma famille, j ai dit a ma famille que j avais été muté au sud  de l Irak. J’ai seulement dit à ma petite sœur. Je me rappelle mon grand frère était très fâché, il m’a dit si tu quittes la maison, tu ne reviens plus. Le problème chez moi c’est que tous mes frères étaient dans le parti baas. C’était très dangereux pour eux car dans le parti, ils étaient sensés dénoncer si quelqu’un était communiste dans la famille sinon ils étaient considérés comme complices. Le mari de ma sœur et ma sœur étaient dans l’armée, officiers.

D : Ils ont essayé de te faire changer d’avis ?

S : Par la menace. Il n’y avait pas de dialogues vraiment car nous ne sommes pas de bonnes familles. Il y avait toujours des malentendus entre nous les frères. Mais j ai compris plus ou moins que mon frère essaie de me protéger et je me rappelle mon autre grand frère m a amené un papier de son parti, le parti Baas, qui lui demande d’écrire sur moi. Il me dit mais qu’est ce que je dois écrire de toi, je lui ai dit « écris ce que tu penses ».

D : Et il l’a fait ?

S : oui, il n’avait pas le choix. Moi déjà j’avais des problèmes avec mon parti. Des querelles internes mai en même temps j’étais obsédé par des idées romantiques, le peuple, la révolution. Je me moque maintenant de ça, c’est un côté un peu destructif, comme toutes les idées révolutionnaires, je vois un coté masochiste dans le fait de sacrifier sa vie pour une cause. Je ne crois pas qu’il y a une cause qui mérite de sacrifier sa vie, pour dire.

D : Et donc tu es parti de Bagdad en bus jusqu’à Istanbul ?

S : oui, c’est ça. Et puis un autre bus jusqu’à Sofia.

D : Et tu es parti tout seul ?

Oui, c’était une aventure, et je me souviens j’ai pris ma carte de membre du parti. C’était très dangereux, je me souviens je l ai cousu a l intérieur de ma veste, si on le trouve c est une preuve contre moi. Je n ai pas pris de bagage, seulement un cornet de plastique ou il y avait que un livre et un cahier où j’écris tous mes remarques mes souvenirs ms projets de romans

D : Tu as pris un bus jusqu’à Istanbul et après jusqu’à Sofia. Tu n’avais pas besoin d’un visa ?

J ai profité d’être au ministère de la santé pour faire mon passeport et je me souviens quelqu’un devait payer une caution pour s assurer que je reviens pour l armée et un gentil copain m a prêté ca et je regrette jusqu’à aujourd’hui je n ai pas pu lui rendre.

D : c’était quelqu’un du parti ?

S : Disons proche du parti. Un côté amical et politique

D : Tu pensais revenir à l’époque ?

S : Oui, vaguement, mais c’était plus un cinéma. De retourner a travers le nord de mon pays avec la révolution, comme libérateur, c était très naïf.

D : Tu étais déjà en contact avec des gens à Sofia ?

S : Non. C’est pour ça que j’ai pris ma carte du parti. Il fallait se présenter là-bas et ils faisaient une recherche. Je savais qu’il fallait aller a Sofia mais on avait une vague idée, je pensais tout le monde allait t’accueillir et t’amenait vers tes amis.

D : Donc tu es arrivé seul à Sofia

S : Non déjà dans le bus j’ai rencontré des gens qui ont la même histoire que moi. Au début on ose pas se dire, on devine vaguement a travers certains gestes, paroles. Des qu’on traverse la frontière, on s est déclaré, et  on a passé le voyage ensemble.

D : C’était des garçons de ton âge ?

S : Oui, que des garçons, mais à Sofia il y avait beaucoup de femmes. On a trouvé au début un hôtel a travers l’office du tourisme. Apres deux nuits, le copain est venu, il avait trouvé au centre de Sofia un grand hôtel populaire dans le centre.

D : Tu sais comment il a trouvé ?

C’était facile, quelques téléphones aux copains. Pour lui dire tu passes au centre.

D : Et toi tu n’as contacté personne ?

S : Non je comptais sur les autres et c’était vrai. Je me suis présenté là-bas aux responsables dans l hôtel.

D : Ils vous ont logé ?

Logé mais on paye. Mais il y avait des doutes et beaucoup de rumeurs sur des personnes arrêtées et torturées en Irak qui retournait dans le parti, tout le monde était mis en doute. Beaucoup de rivalités, de haire jusqu'à des bagarres avec le couteau entre les camarades. Des gens partaient faisait des trafiques, d autres partaient a l ambassade travailler avec les services secrets, et en plus untel était proche des responsables, il était envoyé à Moscou pour étudier.

D : Et comment tu avais l’argent en arrivant pour l’hôtel et le reste ?

S : Je me souviens j avais une somme d argent d Irak. Le dinar était fort, j avais peut être 300 dollars, le voyage j avais payé 50 dollars et 250 dollars c était suffisant, l hôtel c était symbolique, on pouvait faire la cuisine. On fait des partages, c’est une vie en commune, on était 4 ou 5 dans les chambres, et on fait la cuisine ensemble, comme ça, ça marche. Jusqu’à 3 mois on nous envoyait au Liban.

D : Et dès que tu es arrivé là-bas, tu as gardé contact avec l’Irak ?

S : Ah non c’était très difficile de continuer le contact avec la famille car on a peur pour eux, ils sont exposé si des lettres arrivent de Bulgarie. Je les ai contacté de Syrie je me souviens.

D : Le PC à Bagdad est devenu clandestin ?

S : Il y avait une relation clandestine à travers le Nord de l’Irak. Tu sais tous ces grands partis je crois il y a 2 étages : il y a l’étage des gens innocents qui sont exposés aux réalités et les dirigeants qui ont quelque chose de louche. Je crois au complot international, aux relations entre les services secrets internationaux. Je crois que Ben Laden travaille pour les EU, pas ses partisans. Ben Laden il sert les Américains leurs politiques, c est un exemple, je me méfie de toutes les déclarations officielles. On a découvert plus tard que beaucoup de dirigeants du PC irakien travaillent pour le gouvernement irakien. Tu vois et…à la fin qui sont tués et torturés c’est les gens sincères les jeunesses et ça je l’ai vécu à Beyrouth même quand j’ai quitté le parti pour un mouvement d’extrême gauche. Les dirigeants prétendaient qu’il existait beaucoup de branches. Après 8 mois, ça éclate entre les 4 dirigeants et chacun travaillait dans un service secret arabe : Syrie, Lybie, Arafat, Irak. Pendant 8 mois ils se moquent de moi en disant qu’il y avait des milliers de partisans et il n’y avait que moi.

D : Je reviens en arrière, tu as donc pu vivre à Sofia pendant 3 mois avec tes économies, sans travailler là-bas ?

S : Avec les copains. Il n’y avait pas de travail, à part volontaire. Je me souviens on faisait du travail volontaire, pour construire une école, des choses exotiques, pour le peuple.

D : Et après les dirigeants t’ont convoqué pour t envoyer au Liban ?

S : Voilà, pour faire l exercice militaire et être envoyé après au nord de l’Irak pour faire la révolution. Voilà

D : et là tu es parti comment ?

S : En avion, ils ont financé mon voyage. Chaque semaine un groupe était envoyé, on était un l millier de jeunesse dont une centaine pour étudier et les pauvres pour l’entrainement.

D : et quelqu’un vous accueillait là bas ?

S : oui.  Apres on voyait tt de suite le djabal démocratie (front démocratique) de George Habache et Naif Hawat. On reste 2 jours a Beyrouth et après camp militaire au sud du Liban( An naamé) village chrétien, maronite. On se réveille a 5h le matin, on monte dans ce village maronite, tous les hommes étaient avec les phalangistes, c’était un village hostile et nous tous les matins on criait au milieu du village. C était ma première querelle car je demandais pourquoi on n’allait pas ailleurs, en plus on s’exposait au danger. J ai été attaqué par les camarades comme lâche, désobéissant. Moi j ai l’habitude de dire la vérité, après on m’a renvoyé à Beyrouth, après 2 mois peut-être. Là j’ai décidé de couper mes relations avec le  PC. (Arrivée à Beyrouth au printemps 79)

Apres on m a conseillé d’aller à Damas. Tu sais on n’était pas si isolés, on était toujours entourés. Tu trouves tous les aventuriers du monde, des révolutionnaires espagnoles américains, indiens, par exemple dans le camp où j étais il y avait une infirmière espagnole.

D : Il y avait des femmes avec vous ?

S : oui, des femmes, des Européens. Ce n’était pas un mouvement militaire isolé, c’était une ville ouverte, c’était mélangé avec l aéroport international de organisations internationales. Nous on allait au cinéma vers jssr el Ballad, c’est un quartier où tous les snipers tiraient mais on y allait. Après il y avait le Raouché, il y avait tout. Entre Beyrouth et Damas, je suis resté une année. Non 2 ans jusqu’à la fin de 80. On se déplace beaucoup entre Damas et Beyrouth, c’est toujours politique. Quand j’ai coupé avec la politique je travaillais dans un restaurant puis j ai obtenu un visa pour l’Italie  avec un copain qui vit en Suède maintenant.

D : Comment vous avez financé votre voyage à ce moment ?

S : J’avais de l’argent de la famille, des dettes. Tu pouvais vendre des choses, écrire des articles recevoir des cadeaux pour des raisons politiques. Avant de partir j ai acheté des habilles chics utilisés, une horloge, je me suis bien soigné et mon copain il était barbu, je lui dit « coupe ta barbe », il me dit « non ». On arrive à l’aéroport de Rome, on me demande combien d’argent j ai. J avais 100 dollars et ils me laissent entrer et ils refusent à mon copain. Je lui ai passé mes 100 dollars ca n’a pas marché. J’ai trouvé un Soudanais qui m a aidé, d ailleurs les Soudanais sont un peuple très sympa en général, il m a prêté 100 dollars. Mon copain est retourné avec 300 dollars et lui a dit de retourner en Irak, on passé la nuit toute la nuit à faire des téléphones pour qu’on le renvoie en Syrie et pas en Irak.

D : Qui tu as contacté à ce moment ?

S : Je me rappelle je discutais avec les militaires, je ne parlais même pas anglais à l’époque. Il y a des peintres irakiens que je connaissances, qui sont venus, un peintre communiste dont j’avais le numéro. J’ai demandé aussi l’agence de voyage syrien, je ne me souviens pas le détail mais il est reparti à Damas. Maintenant il est en Suède. Et moi je suis allé à Rome, j’avais quelque adresse de ces peintres. Je les ai contacté et j ai été très déçu de leur froideur, en plus j’avais coupé. J’avais pris un hôtel bon marché près de la gare. Je me suis dit, il faut que tu finisses de couper avec ce PC. Je me souviens j’ai enlevé cette veste chic, je l’ai jetée, j’ai trouvé des jeunesses arabes autour de la gare.

D : Comment tu les as trouvé ?

Et bien ils étaient là, je les ai entendu. Il me dit nous on vit sur les églises, ici elle te fait manger. Je me dis c’est mieux que le PC. J’ai RV avec lui en face de la gare à 8h du matin. Je me rappelle, il s’appelle Samir. D’ailleurs le pauvre après il a été renvoyé il est mort à la frontière irakienne. Enfin. Il me dit quitte ton hôtel. J ai pris mon sac. J ai vu des certaines de gens qui attendent a l arrêt de bus et tout le monde a pris le bus. On est arrivé et tu arrives devant une église pour recevoir l’équivalant de 5f suisse et un sandwich et c’était des bagarres, des histoires. Le soir il m amène au garage des trains de la gare de Rome ; on saute les portes, des centaines de couchettes, et on dormait dans les trains couchettes (rires). C’était en décembre il faisait froid, glacé, on mettait 10 couvertures et tu risques carrément ta vie, des vols, des viols, l homosexualité. Tu rentres dans une cabine tu fermes derrière toi et tu ne peux pas sortir après. C’était exotique pour moi et une époque de nettoyage dans e sens mystique. C’est connu que souvent surtout les Asiatiques ils décident de devenir un temps mendiant pour tuer tout cet orgueil, ce romantisme. Je vivais avec des gens les plus bas dans la société et je voyais des scènes terribles. Par exemple un jour j’étais malade, je tremblais, je n’avais nulle part où aller. Mon copain Nadel, il avait même pas 17 ans, il a toutes une histoire. Il me dit il faut manger je luis dis oui mais j’ai pas l argent il me dit attend et après une demie heure il m a invité au restaurant et m’a payé un hôtel. J’ai compris plus tard qu’il avait couché avec un homme. Des scènes comme ça

D : Et combien de temps tu es resté comme ça dans la rue ?

S : Après 2, 3 semaines, piazza d Espagna je rencontre un peintre irakien qui me connaît de Sofia il me dit pourquoi tu viens pas travailler et faire des portraits avec nous, il était sympa vraiment.

D : C’était quelqu’un du parti ?

Oui, un ex du parti disons et j ai commencé avec des portraits. J ai acheté des papiers, il m’a soutenu. « Facciamo carricatura, 10000 la caricaturra », c est tout ce que j ai appris d italien en 8 mois mais à peine tu obtenais de quoi manger. J’ai découvert aussi un château abandonné dans la banlieue de Rome, sur lequel il y avait une querelle juridique, j ai obtenu une chambre avec des copains, on a mis une porte, avec une clef et on dormait là-bas.

D : C’était dangereux aussi ?

S : Très dangereux, toujours les mêmes histoires. La drogue et la police aussi n’arrête pas, une fois on a été attaqué avec du gaz par la police, c’est arrivé dans le train. On nous avait amené dans un centre bizarre hors Rome, on nous menaçait de rentrer en Irak.

D : Tu n’avais plus de visa ?

S : Alors c’est autre chose. Le visa encore continue mais parce qu’on était des clochards on devait être renvoyés, c’est toute une histoire je me suis enfui c’était très dangereux. A cette époque il y avait la tentative  d’assassinat du pape par un Turc et les policiers cherchaient les étrangers. Nous les Irakiens on pouvait faire la demande de migration aux EU d’Italie mais il faut s’inscrire et tu peux avoir le visa entre 1 moi et 2ans pour avoir le visa, en attendant j ai un papier de l ambassade américaine.

D : Et tu pensais vraiment aller aux Etats-Unis ?

S : Si c’était accepté oui.  J’étais prêt d’accepter tout. J’étais prêt d’accepter tout. Même je me suis proposé heureusement ça s’est pas fait  d’aller travailler à la mafia si ils me trouvaient un logement. A une époque je préférais aller en prison pour dormir. Jusqu’à aujourd’hui après toutes ces années chaque fois je vois un endroit protégé dans un  bâtiment  je me dis c’est dommage il n’y avait pas ça à Rome.

Et après tu es allé en Suisse, tu ne pouvais pas demander l’asile en Italie ?

S : Non car les Italiens sont pauvres déjà, émigrent aux EU, il n’y a pas la tradition d’asile. C’est un pays d’émigration.

Comment tu as su que tu pouvais aller en Suisse ?

S : C’est toute une histoire. Le même copain qui m avait parlé de l’église, pour vivre, il achète à Rome du « Robiol », un somnifère très fort, ils l’écrasent, ils s’habillent chics et se présente à des touristes arabe, et leur rend service. Ils mettent 8 pilules dans le jus de fruit. Le touriste boit et ils lui prennent son argent. Samir une fois s’est trompé de jus. Il a senti, il est entré dans le train qui va à Milan il a dormi. Le lendemain, il se réveille, il marche personne parle italien. Il demande où je suis ? On lui dit à Genève. Après on a compris que le train continue jusqu’à Genève et samedi dimanche les douanes suisses ne sont pas là la nuit. Nous on pensait la Suisse c’est vers la Suède. Alors Samir revient et nous dit j ai découvert la Suisse. Comme Christophe Colomb. J’ai découvert la Suisse. Alors les vagues de migrations de  jeunes Irakiens ont commencé pour la nouvelle terre.

Et toi tu es parti tout de suite ?

Non j’avais d’autres projets au début, les premiers sont partis en mai, moi en août.

Tu es parti tout seul ?

S : Oui. J ai retrouvé des copains malheureusement Christophe Colomb, il est mort, on l’a renvoyé d’Italie en Irak, il est mort à la frontière. Nous les Irakiens de Genève on doit lui faire une statue, c’est lui qui a découvert la Suisse pour nous. Je suis allé demandé l’asile à la police des étrangers. Il y a un Jordanien qui a demandé l’asile comme Irakien qui me traduisait en anglais.

Tu logeais où en arrivant ?

Avec le printemps c est ça d’ailleurs qui m retardé à Rome, il y avait plus d’argent pour les caricatures, j ai rassemblé quelques centaines de dollars. Je suis allé à l’Hôtel de la Servette  je me souviens. Je me suis inscrit dans des cours de français, école PEC. Après l’école rue voltaire j’achète un poulet cuit, j’avais tellement manqué de viande.

 

 

Entretien 3, Genève le 8 novembre 2007

D : La dernière fois nous en étions restés à ton arrivée à Genève. Je me pose une question peut-être un peu technique. En arrivant tu as demandé l’Asile, qu’est ce que cela a changé pour toi ?

S : Par rapport à avant ou à ma vie à Genève ?

D : Par rapport à ta vie en Italie par exemple. Est-ce que cette demande t as conféré certains droits ? ou une certaine assistance ?

S : On nous donne un permis, en tous cas à mon époque, années 80, tu vas à la police des étrangers, tu raconte ton histoire, en attendant leur réponse qui vient de Bern, c’est centralisé, on te donne ce qu’on appelle un permis humanitaire. On l’appelle permis F. Il te donne droit presque total, tu peux travailler, étudier, souvent dans la pratique le patron t’engage pas (il préfère un permis C ou un suisse) et pour voyager c’est impossible.

D : Et tu as eu droit à une assistance financière en arrivant ?

S : A mon époque, je crois aussi que ça a changé, tu vas à un endroit qui s’appelle l’hospice générale. C’est une société suisse, soutenue par l’état de Genève, normalement c’et pour aider les vieux mais à mon époque ils avaient aussi en charge les demandeurs d’asile. Alors tu vas là-bas, ils te donnent un minimum d’argent et le loyer.

D : Ils te paient le loyer ?

S : Ils paient le loyer eux-mêmes et on a un minimum d’argent pour vivre. Et moi c’est mon premier choc, j’étais très romantique par rapport ma situation en suisse, je veux étudier le français, j’avais même une idéologie : pour moi l’orient c’était fini, je veux être occidental ; suisse européen. j voulais apprendre le français, même écrire en français. J’avais même un discours assez raciste par rapport à mon pays, je disais qu’ils étaient arriérés, je sais pas si je le croyais c’était peut-être une réaction par rapport à tout ce que j ai subi là-bas ; Et j’avais un rêve d’apprendre  une langue internationale, j’avais un complexe par rapport à l’anglais alors j ai décidé d’apprendre le français. J’aime beaucoup le français, la culture française, je lisais pas mal d’écrivains traduits en arabe. Alors le lendemain je suis allé m’inscrire à l’école pour apprendre le français, l’école Beck.  Je lisais des textes de Rimbaud, j’écoute Brel, j’arrête tout ce qui concerne la langue arabe, et je commence à parler le français. Je me rappelle, j’avais une assistante sociale à l’hospice générale, une Suissesse qui s’appelle Mme Courty, je me souviens très bien. Et j’étais très fier de commencer à parler avec elle en français et je remarque qu’elle m’encourage mais pas trop. Elle me dit vous parlez un peu français, c’est le moment de commencer à travailler. Moi j’avais le rêve d’aller à l’université. Elle me dit « on vient pas ici pour étudier, on vient pour vivre pour le travail », c’était le premier choc, la première réponse sèche. Et je me souviens autour de moi j’avais des copains, des demandeurs d’asile irakiens qui avaient des problèmes en Suisse, même ils étaient en prison parce qu’ils se saoulaient, ils se bagarraient et moi naïvement quand je marche dans les rues de Genève j’imagine quelqu’un qui me suit, qui dit celui là il est bien, il est sage. Et je m’attendais à être le premier à recevoir une réponse positive de Bern et c’était tout à fait le contraire. Je suis l premier à recevoir une aide négative. Mme Courty à arrêté l’aide et m’a forcé à faire un travail, à nettoyer  à la Coop.

D : Au bout de combien de temps on t a refusé ton permis ?

S : Au bout de 9 mois mais j’ai du commencer à travailler au bout de 6 mois. On a renouvelé mon permis mais j’ai fait un recours. Et pour l’instant les copains qui se bagarraient qui se saoulaient ont continué à avoir de l’aide pendant deux ans, et moi je me levais pour travailler à 5h. Et après je commence à McDonald’s. C’était ma première déception qui m’a fait reculer un peu vers l’orient. Je me dis que ces occidentaux c’était pas le rêve et les Suisses c’étaient pas les anges que je pensais.

D : Tu vivais où à l’époque ?

D : D’abord je vivais à l’hôtel. Et puis j’ai loué une chambre dans une famille j’ai une dame suisse très compliquée qui avait beaucoup de problèmes. A ce moment là j’ai rencontré ma femme à travers des amis qui étudiaient l’arabe. C’était après quelques mois. Je suis arrivée en Aout, c’était peut-être en janvier.

D : elle est suisse ?

Oui vaudoise. Elle étudiait l’arabe. Elle est actuellement prof à l’Uni. Après je me suis inscrit à  l’institut de développement et je travaillais à côté dans la restauration.

D : Et pourquoi tu es allée à l’Iued ? Tu étais intéressé par le développement ?

S : je cherchais partout une structure universitaire, c’était pas vraiment le développement mais l’iuéd était assez libre, je pouvais continuer à travailler en même temps. Et puis c’était l tiers monde, à l’époque je pensais peut-être revenir un jour en Irak, je pensais que ça pouvait servir. C’était pas l’idéal, moi je préférais étudier la sociologie à l’université.

D : Finalement on t a jamais accordé l’asile ?

S : Non jamais. Apres quelques temps je me suis marié. Entre temps au bout de deux ans mon permis F s’est transformé en permis B. Quand je me suis marié, j’ai eu un permis C est au bout de 5ans ou plus même je suis devenu suisse.

D : et tu fréquentais beaucoup d’Irakiens

S : oui car tout ce rêve d’être suisse, francophone s’est démoli. Surtout au niveau culturel. Parce que tu sais les suisses ils souffrent de ce qu’on appelle un complexe provincial. Ca veut dire qu’ils ne considèrent pas que leur capital culturel vient de Suisse mais de Paris ou de  Berlin. Il y a presque un auto mépris pour les créateurs qui sont sur place. Alors par exemple jusqu’à maintenant on sait que je suis là pour les activités culturelles et on ne m’invite pas, on invite des gens de Bagdad de Beyrouth et pas moi, mais ça n’arrive pas qu’à moi.

D : Et ce manque de reconnaissance t’as poussé à fréquenter des Irakiens ?

S : Et aussi de me reculer vers l’arabe. Malheureusement jusqu’à la fin des années 90 on s’est enfermé dans un groupe d’Irakiens, c’était une relation auto destructrice, maladive. C’était des gens qui souffraient d’être isolés, rejetés. Ils vident toute leur haine sur eux-mêmes, ça c’est le résultat après 15 ans.

D : Parce que tu ne les vois plus ?

S : C’est fini. J’étais leur centre, je passais mon temps à les mettre ensemble par exemple ici à Grutli, une quinzaine.

D : Ils étaient liés au PC ?

S : En partie, mais les autres c’est des réfugiés de guerre des étudiants des fonctionnaires il y avait même des baasiste. On a pris certaines habitudes, par ex il ne faut jamais dire qu’on est bien devant les autres, il faut toujours se plaindre comme ça les autres sont solidaires avec toi, si tu es bien, ils sont jaloux. Par exemple j’osais même pas dire que je publiais, ils se moquaient, ils sont d’une jalousie enfantine. D’ailleurs c’est cette relation qui m’a amené à cette grave maladie.

D : et avec ta femme qui est suisse, vous aviez aussi un cercle d’amis suisse également ?

S : Oui, ouais. (soupire)…Mais tu sais, les Suisses…et puis j’étais trop accroché à mes copains, c’était vraiment ma vie. En plus on consomme beaucoup d’alcool et de hash. C’est devenu quelque chose de sacré.

D : Et toi qui a été très mobile, qui a beaucoup voyagé avant d’arriver en Suisse, tu as senti en arrivant que ça y est c’était fini où tu pensais que ce serait peut-être une étape ?

S : Surtout avec ma femme, je suis pas très grand voyageur, c’est grâce à ma femme, j’ai découvert pas mal de domaine, si j’étais resté juste avec les Irakiens, je serai différent. Par exemple j’ai compris c’est quoi les promenades à la campagne. Je connais des étrangers, ils sont jamais sortis de la ville. J ai découvert la musique ethno, j’avais une sorte de mépris de toutes les choses orientales, du tiers monde. Je lui ai fait écouter de la musique orientale occidentalisée, ça a été un choc pour elle. Elle me dit mais écoute…

D : C’est elle qui t’as fait découvrir de la musique orientale ?

S : Exact. Et j’ai été choqué quand j’ai découvert qu’elle préparait un mémoire sur un conte populaire arabe. Je lui ai dit mais qu’est ce que tu fais, c’est une vieille fable. Elle me dit non c’est une culture populaire très riche. Ca j’étais choqué. A travers elle j’ai commencé à revoir cette culture moderniste matérialiste. On nous avait appris un auto mépris très fort. Elle me sort une cassette, en me disant ça je l’ai enregistré sur un bateau au sud du Nil…En plus l’Iued m’a donné une dimension intellectuelle de ça.

D : Et à l’Iued, tu as noué des amitiés ?

S : Oui, mais pas tant que ça, j’étais très pris par mes amis irakiens. Ma femme était une fenêtre sur la Suisse .

D : Par la famille par exemple ?

S : Sa famille, sympa pas, plus. Sympa avec un slogan, nous sommes sympas mais reste chez toi, comme tous les Suisse, c’est surement un problème de communication. Je les connais depuis 25 ans et je ne vois pas d’évolution depuis le début.

D : En quelle année tu ‘es marié ?

S : En 1985, quand on a voulu avoir un enfant. Elle m’a proposé le mariage depuis le début pour faciliter les papiers mais j’ai refusé.

D : Et tu as repris contact avec des gens en Irak ?

S : non, c’était très dangereux pour eux. J’avais des contacts très limités avec ma famille, des lettres, quelques mots. Quelques fois le téléphone mais c’était très contrôlé. Dans les années 90, les liens ont changé avec l’embargo, j’ai commencé à leur envoyer de l’argent. Sinon je pense qu’aujourd’hui j’aurais une bonne somme d’argent.

D : Par quel biais tu leur envoyais ?

S : Oh par beaucoup de moyens. Je pense j’envoyais par des gens en Jordanie, par des intermédiaires à Genève pour éviter de passer par le système bancaire. Je donnais des à quelqu’un ici qui donnait des dinars a ma famille. Le dinar a descendu 1000 fois et il est resté pareil dans les banques, personne ne passait par les banques.

D : tes amis aussi envoyaient de l’argent en Irak ?

S : tout le monde. L’Irak à ce moment là vivait de l’aide extérieure. Tous les Irakiens à l’étranger envoient à leur famille à partie de l’embargo.

D : tu es reparti en Irak récemment ?

Oui en 2003, pendant le changement…

D : Tu es reparti seul ?

S : Oui seul

D : tu as revu ta famille ?

S : Mon père et ma mère étaient morts entre temps. J’ai revu mes frères et sœurs et leurs enfants que je ne connaissais pas. C’était pas possible d’emmener ma femme et mon fils mais nous sommes allés en Syrie, 2 mois. Il y avait le projet de résider là-bas. J avais vraiment besoin de quitter la Suisse. Mais il y avait beaucoup de problèmes politiques. Surtout par rapport à mon fils, l’école, il avait 12-13 ans. Des problèmes administratifs, en tous cas j’étais pas convaincu.

D : Tu n’es resté que 10 jours en Irak ?

S : je pensais restais plus longtemps mais au niveau sentimental c’était très difficile et la sécurité aussi. Le problème c’est que je suis très connu au niveau du visage. Je suis passé très souvent à la télé, 2 fois à Al Jazira en 2003. J’ai beaucoup d’ennemis. Le problème tout le monde peut t’accuser. Je suis contre les Américains parce que je dénonce les violences et l’invasion américaine ou pro-américains quand je dénonce ce qu’on appelle la « résistance irakienne». Et aussi les kurdes et tous ces trucs là. J’ai une grande querelle avec les nationalistes kurdes, ils me considèrent comme leur premier ennemi parce que je démonte leur nationalisme ethnique. Et puis tu sais tu paies 100 dollars à quelqu’un et il tue.

D : Et à quel comment tu as commencé à écrire sur l’Irak ?

S : Je suis très perfectionniste, un texte il peut rester 2 ans 3 ans sans être publié, pendant des années j’ai écrit pour moi-même. J’ai gagné un concours d’une maison d’édition arabe d’origine syrienne mais basé à Londres. Je me suis dit c’est le moment pour faire quelque chose de sérieux. Le cadre du roman est nourri de tout ce que j’ai écrit dans ma vie. Tout de suite j’ai sauté au sommet.

D : Et la revue dont tu m’as parlé sur l’Irak, quand est ce que tu l’as créée ?

S : cette revue c’est depuis les changements en Irak

D : c'est-à-dire, en quelle année ?

S : début 2004.

D : Ah, c’est récent, et avant cela tu n’écrivais pas sur la politique irakienne ?

S : Non, mais les années 90 et après la guerre du Golfe, je me suis penché vers l’analyse politique, c’est là où je me suis les nationalistes à dos…

D : Tu étais publié dans quel cadre ?

S : Dans des journaux arabes de Londres : El Qouds, El Hayat…Et puis aussi en 1996, j’ai publié un livre très important qui s’appelle « l’identité blessée ». Il est adopté par l’université de Bagdad maintenant. J’analyse tous les problèmes d’identité du proche orient en prenant l’exemple de l’Irak. Ce livre prend sa légitimité avec ce qui se passe, un retour à l’identité nationale, géographique. Pour moi il y a 2 visions du nationalisme, la française et l’Allemande : l’Allemande est basée sur l’appartenance linguistique. Au contraire la France, où il y a l’Etat français il y a la nation. Par exemple les Français ont jamais pensé réclamer le France romande. Pour diviser l’empire ottoman, on a adopté la vision allemande ethnique linguistique, ça a commencé par les nationalistes turcs. Pour moi la vision française ça nous convient. Notre maison irakienne, il faut la respecter, la ranger peut-être mais la détruire pour construire des empires.

D : Je vais être un peu provocante, mais dans la mesure où tu es parti il y a assez longtemps d’Irak, tu étais assez jeune à l’époque, est ce qu‘il y des gens qui ont mis en cause ta légitimité à en parler ?

S : Je crois en effet que certains le pensent mais je pourrais me défendre contre ça. Saddam Hussein vivait là bas mais il a fait tous les malheurs c’est pas un argument en plus je suis sorti pas petit à 21, 22 ans. En arabe on dit « qui est jeune d’une certaine manière, il reste comme ça avec ses cheveux blancs ».

D : j’ai une question qui n’a pas grand-chose à voir, quand on s’est revu à la rentrée, tu m’as dit que tu t’es plus ou moins construit un monde virtuel avec le Moyen-Orient et l’Irak, est ce que tu pourrais m’en reparler en quelques mots ?

S : Oui, c’est une réalité que je passe mon temps devant l’ordinateur. Internet ça a révolutionné ma vie. J’envoie mes textes, à travers mes e-mails, je reçois des articles, je contacte mes amis, je reçois aussi des e-mails d’admiration. Je sors de chez moi, je suis complètement différent. Je ne fréquente aucun intellectuel, je suis entre  parenthèses un pauvre étranger. Je suis complètement ignoré.

D : Et tu n’as plus jamais pensé à retourner en Syrie par exemple ?

S : Non d’un côté on gagne quelque chose. On gagne des valeurs disons. Mais en même temps il y a toujours les problèmes économiques et la sécurité aussi. Surtout que je suis assez révolté. Je perds toute ma liberté pour écrire. Je respecte les sentiments, religieux mais pas politiques, je ne suis pas obligé de me moquer de Dieu ou du Coran pour dire que je suis persécuté.

D : Tu étais également occupé au début de l’année parce que tu recevais chez toi des Irakiens qui voulaient je crois aller en Suède…

S : Ah oui, mais c’était passager, je n’ai pas joué un rôle disons. Ils sont restés quelques jours. Ils étaient en dehors de l’Irak depuis quelques années. C’était des questions relationnelles. On me demande souvent comme tous les Irakiens qui vivent à l’étranger mais c’est pas possible. J’ai essayé 2 fois d’inviter mes frères mais ça pas marché et je suis suisse. Tu vois alors les possibilités sont limitées. J’arrête aussi depuis 2 ans avec l’argent. Les salaires se sont améliorés en Irak et moi je n’ai pas assez d’argent.

D : Maintenant tu retournes régulièrement en Syrie, c’est un peu ton point de chute pour voir tes amis irakiens ?

S : Oui mais c’est pas vraiment un choix dès que ça s’améliore j’espère retourner tranquillement en Irak. Mais maintenant avec toutes les critiques que je porte à la Suisse mais je suis suisse. Je suis un suisse déçu, mais je suis attaché à la suisse, je vois beaucoup de choses positives et beaucoup de choses négatives. Quand je quitte la Suisse et que je vois des Suisses je me sens concerné. J’en ai vu en Irak et j’ai senti je suis étranger en Irak et je vois des gens de mon pays. Voilà je suis un Suisse déçu comme j’étais un Irakien déçu. C’est comme ça.

 

 

 



[1] Les passages entre guillemets sont extraits des entretiens

[2] GLICK SCHILLER Nina, BASCH Linda, SZANTON BLANC Cristina, 1995, “From Immigrant to Transmigrant: Theorizing Transnational Migration”, Anthropological Quarterly 68(1), p. 48-63

 

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